Le Trésor de Jeanne : la fin de l'histoire...

Une fois de plus, mon ami Sherlock Holmes fit la démonstration de ses dons d’observation et de déduction à l’occasion de notre enquête pour trouver le trésor de Jeanne en 1902 dans la région de Boussac en France. (lire notre numéro du 1er juillet 1903)

 

– Pierre Leroux, Pauline Rolland et George Sand ont mis en lieu sûr « leur trésor », résuma Holmes. Cette «connaissance» évoquée par le personnage de Jeanne symbolise des documents importants pour les membres de la communauté de Leroux. Et le message codé par George Sand servait de memento aux futurs adeptes pour les retrouver. Cherchons la cachette et nous mettrons la main sur ce bien précieux s’il s’y trouve encore. Pour cela, étudions le message. « Suivre mes instructions à la lettre pour trouver en cinq sec. » Chaque mot compte, Watson. George Sand nous indique sans doute qu’il faut d’abord trouver des lettres et il doit y en avoir cinq. D’ailleurs, cinq énigmes suivent cette consigne ce qui confirme ma théorie. « En premier lieu, chercher un signe à Sainte-Croix, à Saint-Martin, à Saint-Pierre, au mont Barlot et au domaine de Bocius. » Cette phrase nous indique sans doute le lieu où chercher chacune de ces lettres. Mon cher Fernand, vous allez nous être d’une aide précieuse. Que vous évoquent ces noms ?

– Le domaine de Bocius, commença Fernand Maillaud, le peintre ami de Holmes, c’est Boussac qui tire son nom du latin Bociacus ou Bociacum, c’est-à-dire « le domaine de Bocius ». Le mont Barlot, c’est tout près d’ici. On y trouve les Pierres Jaumâtres, l’amas granitique où Jeanne est endormie au début du roman de George Sand. Il est situé sur la commune de Toulx-Sainte-Croix qui doit être le lieu que Sand désigne par « Sainte-Croix » dans son énigme. « Saint-Pierre », ce doit être Saint-Pierre-le-Bost, une commune au nord de Boussac. Quant à « Saint-Martin », je propose Boussac-Bourg que l’on confond souvent avec Boussac, mais qui est une commune indépendante, autrefois connue sous le nom de « Boussac-les-églises », car elle a deux églises, placées l’une à côté de l’autre. La plus petite est la chapelle Notre-Dame, et l’autre est l’église paroissiale Saint-Martin...

– C’est donc là que nous irons pour commencer, par exemple, car il vaut mieux entamer notre enquête dans un lieu clos pour gagner du temps et éliminer une énigme de la liste ce qui nous évitera d’errer dans la campagne sans savoir ce que l’on cherche. La lettre à trouver doit être dans l’église Saint-Martin. Il s’agit d’associer chacune des cinq énigmes à l’un des lieux cités pour être capable de trouver LA solution qui sera une lettre à chaque fois. Il nous faudra ensuite mettre ces lettres dans le bon ordre comme le suggère Sand dans sa dernière phrase : « L’ordre établi, les signes conduisent au trésor caché en bout de sac. » Inutile, chers amis, de vous demander quelle sera la dernière étape de notre quête. « Bout de sac » signifie bien évidemment Boussac...

Nous nous rendîmes donc de suite à Boussac-Bourg. Holmes ne nous laissa pas le temps d’apprécier l’originalité de ces deux églises juxtaposées, et il s’engouffra aussitôt dans Saint-Martin.

– Deux églises célèbres par leur proximité, rappela Holmes. L’énigme associée pourrait bien être la suivante: « Au pied des lettres de l’une des deux fameuses, “l’Âme” effacée de ces quatre pieux laissera le signe. » Nous cherchons quatre pieux et que voyons-nous, Watson ? Quatre statues représentant saint Louis, saint Antoine, saint Martin et saint Europe. (note 1) Et sur le socle de chacune, on peut lire les initiales SL, SA, SM et SE. Slsasmse. Si j’efface les lettres du mot « l’Âme », il reste quatre S. Elémentaire ! 

– Bravo ! s’écria Maillaud, provoquant ainsi la réprobation des quelques fidèles en recueillement dans l’église.

– Je ne mérite pas vos félicitations, cher Fernand, car je suis un âne. Je viens de nous faire perdre du temps. La réponse était dans la phrase de l’énigme et il était inutile de se déplacer jusqu’ici... 

– Je ne comprends pas, Holmes, s’étonna Maillaud avant que j’exprime le même sentiment.

– Relisez la fin de l’énigme : « ... laissera le signe. » Qu’entendez-vous ?

– ... L’S sera le signe ! répondit Maillaud en fermant les poings et les yeux d’énervement.

– Assez joué, s’emporta Holmes, où y a-t-il un bief dans l’un des quatre lieux encore à visiter ?

– Il y en a un à Boussac près de l’ancien moulin banal...

 

Dans la demi-heure, nous étions au bord du Béroux, un affluent de la Petite Creuse qui traverse Boussac, plantés devant le canal conduisant l’eau sur la roue à aube d’un moulin.

– « Près du bief, les deux premiers signes sur la croix de Malte, en somme, donnent sa place dans l’Ordre », relut Holmes. Nous cherchons une croix de Malte...

En tournant autour du moulin, nous finîmes par trouver, sur l’arrière du bâtiment, différentes dates de restauration et d’aménagement ainsi qu’une croix de l’ordre des chevaliers de Malte qui, comme l’expliqua alors Maillaud, devait rappeler la proximité d’une commanderie installée à Lavaufranche, là où notre train nous avait déposés en arrivant dans la région de Boussac. Au-dessus de cette croix, une date avait été gravée. J’avais du mal à lire les derniers chiffres, mais les deux premiers étaient bien tracés : 18.

– Un et huit, reprit Holmes. « Les deux premiers signes sur la croix de Malte, en somme, donnent sa place dans l’Ordre. » Faisons donc la somme des deux chiffres et nous obtenons neuf.

– Ce n’est pas une lettre, mais un chiffre, protesta Maillaud.

– Oui, confirma Holmes, mais dans l’ordre alphabétique, la neuvième lettre est le i. Procédé élémentaire de codage, chers amis. Trop facile...

 

Nous avions donc deux lettres, le S et le I. Restait à trouver les trois dernières. Maillaud proposa d’aller tout de suite sur le mont Barlot, car c’était le lieu le plus difficile d’accès parmi ceux qu’il nous restait à explorer. L’automobile du peintre nous conduisit au pied d’une petite montagne, et il nous fallut alors prendre à pied un sentier escarpé qui nous conduisit jusqu’aux Pierres Jaumâtres. Le souffle court, je découvris un spectacle aussi impressionnant qu’inquiétant. D’énormes blocs de pierre coiffaient le sommet de cette hauteur dominant toute la région. Sans une explication géologique « élémentaire » de mon ami Sherlock Holmes, confirmée par Maillaud, j’eusses envisagé une théorie digne du mystère de la construction des pyramides d’égypte ou l’intervention d’un géant qui aurait déplacé et empilé ces morceaux de granit comme un enfant joue avec des billes et des bûchettes... Maillaud nous rapportait les légendes courant sur ce lieu, mêlant sacrifices rituels et sortilèges de fées, quand Holmes poussa un cri triomphal. 

– Mesnel ! Ici, sur la pierre.

Mon ami montrait du doigt des lettres gravées dans une des plus grosses pierres, formant le mot « Mesnel ».

 

 

 

– « Capitale là où Mesnel a signé », reprit-il. L’inscription « Mesnel » est sur une pierre et la lettre capitale du mot pierre est le P. élém... Que nous reste-t-il à visiter, Fernand ?

– Nous sommes à deux pas de Toulx-Sainte-Croix...

Fernand Maillaud nous conduisit directement devant l’église romane dédiée à la Sainte Croix. Holmes cherchait une croix de pierre portant le christ, mais, avant de pénétrer dans l’édifice religieux curieusement séparé en deux parties, il s’arrêta devant une sculpture représentant un animal couché. Pensant que mon ami voulait faire une pause pour réfléchir en fumant une pipe, je m’asseyais sur une sculpture semblable flanquant l’autre côté de la porte de l’église. Maillaud dut avoir le même sentiment, car il se dirigea vers une troisième sculpture, identique aux deux premières, installée, elle, près du clocher.

– Ce sont des lions, lança-t-il, répondant à l’interrogation de Holmes qui détaillait avec sa loupe la forme de granit usée par le temps. « Tous les jours, on leur donne des coups de sabots », si l’on en croît Jeanne, l’héroïne de George Sand, car ils auraient été taillés par l’envahisseur « pour humilier le pays ».

– Les Romains, les Prussiens ? 

– Non, les Anglais pendant la Guerre de cent ans ! Désolé..., s’excusa presque Maillaud.

– Les Anglais ! s’écria Holmes. Voilà ! Cela correspond à la cinquième énigme : « Ceux qui ont couché les trois de leur blason, prennent ce signe à cinq. » Il y a trois lions sur notre blason, Watson.

– Les Anglais prennent ce signe à cinq ? Mais que prenons-nous à cinq, Holmes ? Pourquoi à cinq et pas à quatre ou à six...

– Il ne s’agit pas du nombre d’Anglais, Watson, mais d’une heure. Cinq heures ! Qui pour nous est l’heure du...

– ... du thé ! coupa Maillaud. C’est la lettre T.

– Si nous voulons pouvoir le prendre à Boussac sans retard, reprit Holmes, il nous reste juste le temps d’aller à Saint-Pierre-le-Bost pour trouver notre croix de pierre...

L’automobile de Maillaud fila vers le nord jusqu’à l’église de Saint-Pierre-le-Bost où nous trouvâmes une croix de pierre, mais elle ne correspondait pas à la description de la dernière énigme : « Devant Jésus sur sa croix de pierre, lire le signe qui se dessine sous ses bras. » 

– Je ne comprends plus, soupira Holmes. Aurions-nous commis une erreur lors des étapes précédentes ?

Nous allions reprendre la voiture de Maillaud pour revenir sur nos pas quand un ecclésiastique sortit de l’église. Il se faisait un devoir de venir saluer les étrangers qui examinaient sa croix depuis quelques minutes.

– Elle est simple, mais belle, commenta-t-il. Si vous appréciez les croix de chemins, vous avez dû encore plus aimer l’autre croix...

– L’autre croix ! coupa Holmes en attrapant le curé par les épaules. Où y a-t-il une autre croix ?

– Mais lâchez-moi, Monsieur... Elle est juste au bout du chemin qui mène au cimetière, là, derrière vous... En voilà des façons...

Holmes avait déjà pris dix mètres d’avance sur nous, courant comme un trois-quarts filant marquer un essai. Nous le retrouvâmes devant une croix bien plus remarquable que la première. On distinguait nettement le christ au centre.

– Et sous ses bras, indiqua Holmes, moi je vois un... U, Watson, un U ! Cela ne vous rappelle-t-il pas notre affaire des hommes dansants ?

En effet, la figure dessinée par le christ en croix et ce U de pierre placé sous ses pieds m’évoquaient le code utilisé par Abe Slaney lors de l’assassinat de Hilton Cubitt, mes lecteurs s’en souviennent. Mais dans l’affaire qui nous concernait aujourd’hui, le code était plus simple. La forme figurait tout bêtement la lettre U.

– Nous avons donc nos cinq lettres, messieurs : S, I, P, T et U... Il est temps de les mettre dans le bon ordre... Mais comment n’y ai-je pas pensé tout de suite, s’emporta soudain Holmes. « En réalité, nous ne savons rien, car la vérité est au fond du puits », mes amis, comme l’a si bien dit le philosophe Démocrite, considéré comme le père de la science moderne. Et je suis certain que Pierre Leroux et ses amis partageaient cette opinion. Fernand, vite, conduisez-nous au puits de Boussac.

Mais Maillaud resta figé, la mine déconfite. Sa réponse sonna comme un coup de tonnerre. Il n’y avait pas de puits à Boussac, à sa connaissance.

L’excitation de mon ami fit place à un silence pesant que rien ne vint troubler sur le chemin de notre retour vers Boussac. L’échec si près du but, pour mon ami, c’était comme un Noël sans jouet pour un enfant. Privés de notre dessert, nous n’avions même plus le cœur à prendre le « five o’clock tea » que la logeuse de Maillaud nous avait préparé. Madame Lepinard, sa « Mrs Hudson » avait cependant fait tant d’efforts pour satisfaire notre tradition que la courtoisie la plus élémentaire nous dicta de faire honneur à ses sandwiches et à ses pâtisseries.

– Il ne vous manque rien, Messieurs ? s’inquiéta-t-elle.

– Si, répondit sèchement Holmes, un puits !

– Un puits ? répéta Mme Lepinard sans comprendre le sens de cette demande. Un puits d’amour ? Donnez-moi une heure et je vous en sers dans votre assiette, proposa-t-elle pensant que mon ami réclamait un gâteau.

– Non, rectifia Maillaud. Nous aurions préféré un véritable puits, avec de l’eau au fond, mais il n’y en a pas à Boussac...

– Plus ! reprit Mme Lepinard. Il n’y en a plus. Vous seriez venus il y a un peu plus de dix ans, vous en auriez vu un beau juste devant ma maison, là, dans la rue, mais il a été rasé et comblé en 1890, je crois, quand un réseau de distribution d’eau par des fontaines a été mis en service...

Sherlock Holmes n’entendit pas la fin de l’histoire. Il avait bondi de sa chaise et courait vers l’entrée de la maison ouvrant sur la rue. Maillaud et moi, nous le trouvâmes à plat ventre au milieu de la chaussée, cherchant à la loupe des traces de l’ancien emplacement du puits. Il nous fallut user de toutes nos relations auprès du gouvernement français, à qui Holmes rendait régulièrement service, pour obtenir que, officiellement, des « travaux de voiries soient effectués pour améliorer la distribution des eaux de la commune », alors qu’en fait il ne s’agissait que de permettre à mon ami d’aller explorer le fond du puits. Sa quête fut fructueuse et il remonta un jour avec un petit coffret métallique qu’il avait trouvé dans une niche cachée par une pierre de la paroi. En grand secret, la boîte au trésor fut ouverte. Elle contenait des documents que mon ami étudia plusieurs jours avant d’annoncer que le monde n’était pas encore préparé à en prendre connaissance. Ils furent confiés aux archives nationales et, jusqu’à ce jour, jamais Holmes n’accepta de me dire de quoi il s’agissait. « Un jour viendra... » s’est-il toujours contenté de répondre.

(note 2)

Il reste cependant une belle enquête à raconter qui s’inscrira désormais dans la série de récits que j’ai déjà eu l’honneur et le plaisir de pouvoir partager avec mes lecteurs. Elle rend hommage aux méthodes du plus grand des détectives. Qui d’autre pourra un jour faire aussi bien que lui ?

John H. Watson

Notes

 

1 - Dans l’église Saint-Martin de Boussac-Bourg, à l’époque de George Sand et de Sherlock Holmes, il y avait quatre statues en bois polychrome du XVIIIe siècle, de saint Louis, saint Martin, saint Europe et saint Antoine. Elles ont malheureusement été volées en 1978.

2 - Aujourd’hui, le puits au trésor de Jeanne existe à nouveau, reconstruit sur l’emplacement de celui détruit en 1890, en plein cœur de la rue du Puits à Boussac.

Jeu Sherlock Holmes à Boussac - Les réponses

 

Associer chaque énigme au lieu où elle se trouve :

A = 4

B = 2

C = 3

D = 1

E = 5

 

Les lieux :

A - Boussac - B - Boussac-Bourg - C - Les Pierres jaumâtres - D - Saint-Pierre-le-Bost - E - Toulx-Sainte-Croix

 

Les énigmes :

1 - Devant Jésus sur sa croix de pierre, lire le signe qui se dessine sous ses bras. La lettre est U 

2 - Au pied des lettres de l’une des deux fameuses, « l’Âme » effacée de ces quatre pieux laissera le signe. La lettre est S 

3 - Capitale là où Mesnel a signé. La lettre est P 

4 - Près du bief, les deux premiers signes sur la croix de Malte, en somme, donnent sa place dans l’Ordre. La lettre est I 

5 - Ceux qui ont couché les trois de leur blason, prennent ce signe à cinq. La lettre est T

La cachette du trésor était le puits de la rue du Puits à Boussac.

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