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ACD - La Défense du capitaine

En ce 11 novembre 2019, la SSHF propose de (re)lire une nouvelle de Sir Arthur Conan Doyle dont l'action se déroule pendant la Première Guerre mondiale : "La Défense du capitaine". Cette nouvelle a été publiée pour la première fois dans le magazine Collier's, le 8 janvier 1916. Nous vous en proposons ici une version en français dans la traduction de Louis Labat, publiée dans le magazine Lectures pour tous en février 1917. Vous pouvez trouver la version originale en anglais sur notre site partenaire The Arthur Conan Doyle Encyclopedia. Enfin, vous pouvez entendre une version audio du texte français, lue par René Depasse, réalisée pour Littérature Audio.




La mort de la belle miss Ena Garnier, ou, du moins, les circonstances de cette mort telles qu’on les connut dans le public, et le fait que son meurtrier, le capitaine John Fowler, s’était refusé à toute défense devant la cour de police, avaient provoqué l’émotion générale. L’accusé y avait ajouté en déclarant que, s’il réservait sa défense, c’était avec la certitude qu’au moment où elle se produirait elle revêtirait un caractère imprévu et décisif. La fermentation des esprits avait encore trouvé un aliment dans l’assurance donnée par l’avoué que la réponse aux griefs de l’accusation, impossible pour le moment, viendrait à son heure devant les Assises. Enfin la curiosité du public fut à son comble quand on sut que l’accusé déclinait les offres d’assistance légale et ne s’en remettait de ses intérêts qu’à lui-même.

L’affaire, bien présentée par l’avocat de la Couronne, semblait, de l’avis général, devoir aboutir à une condamnation.

Le capitaine écouta sans broncher les dépositions des témoins. Invité à prendre la parole, il se leva de son banc et s’avança. C’était un homme dont le seul aspect faisait impression : un teint bronzé, des moustaches brunes, l’allure énergique. Il tira quelques feuillets de sa poche et lut la déclaration suivante, qui remua profondément le nombreux auditoire.

Je tiens à dire tout d’abord, messieurs les jurés, que la générosité de mes camarades officiers, à défaut de mes moyens personnels, qui sont modestes, m’eût permis de faire appel pour ma défense au premier talent du Barreau. J’ai remercié mes camarades et décidé que je plaiderais ma cause moi-même. Non pas du tout que je m’abuse sur mes capacités et mon éloquence ; mais j’ai la conviction qu’un récit sans art, sans détours, venant de l’homme même qui a joué le principal rôle dans ce drame, vous touchera plus sûrement que n’importe quel exposé fait par un tiers.

On se souviendra qu’aux débats de la cour de police, il y a deux mois, j’ai refusé de me défendre. C’est une circonstance dont on a tiré parti contre moi : on voudrait, aujourd’hui, y trouver une preuve de ma culpabilité. Les jours ont passé ; me voici en mesure d’éclairer non pas seulement les événements, mais les raisons qui m’en interdisaient l’explication. Je vous dirai très exactement ce que j’ai fait et pourquoi je l’ai fait. Si vous jugez que j’ai eu tort, je ne me plaindrai pas ; et quelque peine dont vous me frappiez, je la subirai en silence.

Je suis soldat depuis quinze ans, capitaine au deuxième bataillon du Breconshire. J’ai servi durant la campagne sud-africaine et figuré dans les citations à l’ordre après la bataille de Diamond Hill. Au début de la guerre avec l’Allemagne, on me détacha de mon régiment pour m’affecter comme adjudant-major au premier régiment de tirailleurs écossais nouvellement créé. Le régiment tenait ses quartiers à Radchurch, dans l’Essex. Pour mon compte j’étais l’hôte du squire local Mr. Murreyfield. Je fis chez lui la connaissance de miss Ena Garnier.

Je ne crois pas qu’il soit possible d’imaginer beauté plus parfaite. Blonde, avec une particulière finesse de traits et d’expression, grande, élancée, elle était dans toute la fraîcheur et dans tout l’éclat de ses vingt-cinq ans. J’avais lu souvent que des gens tombaient amoureux à première vue : formule de romancier, pensais-je. Mais dès le moment où je vis Ena Garnier, je n’eus plus qu’une idée, qu’un désir, qu’une ambition : c’est qu’elle fût mienne. J’étais en proie à une passion frénétique, irrésistible comme l’instinct, tellement que pour un temps le monde et tout ce qu’il renferme me semblèrent de nulle importance si je pouvais gagner l’amour de cette jeune fille. Je me dois néanmoins cette justice qu’il y a une chose que je continuai de placer au-dessus : mon honneur d’homme et de soldat.

Je m’aperçus vite que miss Ena Garnier ne demeurait pas insensible à mes avances. Elle occupait dans la maison une situation assez particulière. Venue un an auparavant de Montpellier, à la suite d’une annonce publiée dans un journal par les Murreyfield qui cherchaient un professeur de français pour leurs trois jeunes enfants, elle ne touchait pas de gages, et partageait la vie de famille, beaucoup moins en institutrice qu’en amie et en invitée. Elle avait toujours eu, me dit-on, un faible pour les Anglais et le désir d’habiter l’Angleterre. La guerre avait changé ces premières dispositions en sympathie exaltée. Elle montrait pour l’Allemagne une haine violente. Sa voix vibrait de colère quand elle parlait des atrocités commises en Belgique. On se doute que, animée de tels sentiments, elle accueillit sans défaveur mes hommages. J’aurais souhaité l’épouser tout de suite ; elle n’y consentit pas ; elle exigea que le mariage n’eût lieu qu’après la guerre.



Elle avait un talent peu ordinaire chez une femme : c’était une motocycliste accomplie. Elle aimait les longues randonnées solitaires ; mais quand nous eûmes échangé notre parole, elle me permit certains jours de l’accompagner. Cependant elle avait des étrangetés d’humeur, des lubies, qui, bien entendu, lui prêtaient à mes yeux une séduction de plus. Elle pouvait être ou infiniment tendre, ou extraordinairement âpre et distante. Plus d’une fois, au moment de sortir, elle refusa ma compagnie sans m’en donner la raison ; m’avisais-je de la lui demander, je surprenais dans ses yeux un éclair de colère ; après quoi il pouvait arriver que, passant d’un extrême à l’autre, elle rachetât son manque de grâce par quelque attention exquise. Absorbé par mes devoirs militaires, je ne pouvais la voir dans la journée ; cela n’empêchait pas que souvent elle restât le soir dans la petite salle d’étude où elle donnait ses leçons ; et elle me signifiait clairement son désir d’être seule. Me voyait-elle blessé par son caprice, elle se mettait à rire, et s’excusait si gentiment de sa dureté que plus que jamais j’étais son esclave.

On a parlé de ma jalousie ; on a dit au cours du procès qu’il en était résulté des scènes et que Mrs. Murreyfield aurait eu même un jour à intervenir. Je l’avoue, j’étais jaloux. Comment ne pas l’être quand on aime de toutes ses forces ? Ena avait l’esprit très indépendant. Je découvris qu’elle connaissait beaucoup d’officiers à Chelmsford et à Colchester. Sa motocyclette l’emportait Dieu sait où, des heures entières. À certaines questions sur son passé, elle répondait par un sourire ; qu’on la pressât, elle se renfrognait.

Par moments, la raison venait me chuchoter à l’oreille que c’était folie de jouer mon existence, mon âme, sur une personne de qui je ne savais rien ; une vague de passion déferlait là-dessus, la raison était submergée.

Je savais qu’avant le mariage une jeune fille a moins de liberté en France qu’en Angleterre. Il ne ressortait pas moins, à tout instant, de la conversation de miss Ena Garnier, qu’elle avait beaucoup voyagé, beaucoup retenu. C’est avec un redoublement d’angoisse qu’après un propos où se trahissait son expérience du monde je la voyais tout ennuyée de son étourderie et fort en peine d’en dissiper l’effet. Nous eûmes plusieurs petites piques à la suite de questions que je lui posai sans obtenir de réponse, mais l’acte d’accusation en a exagéré la gravité. On a aussi prêté trop d’importance à l’intervention de Mrs. Murreyfield, bien que je reconnaisse que dans cette occasion il s’agît d’une querelle plus sérieuse. Cette querelle eut pour point de départ la découverte que je fis d’une photographie d’homme sur la table de miss Ena, et la confusion qu’elle montra quand je la priai de s’expliquer. Au dos du carton se trouvait un nom, « H. Vardin », probablement écrit de la main même du modèle. Je remarquai avec déplaisir l’aspect usé du carton : ce portrait avait dû être porté en secret, comme celui d’un amoureux l’est quelquefois par une jeune fille. Mais je ne pus rien tirer de miss Ena, sauf qu’elle m’affirma, contre toute vraisemblance, n’avoir vu de sa vie cet individu. J’élevai la voix, je lui déclarai qu’ou bien j’en saurais davantage sur le passé qu’elle me cachait, ou bien je romprais avec elle, dût mon cœur se briser dans la séparation. Mrs. Murreyfield m’entendit du corridor. C’est une bonne et maternelle personne, qui suivait notre roman avec un intérêt sympathique : elle me reprocha ma jalousie ; une fois de plus nous nous réconciliâmes. Ena était si follement séduisante, j’étais si complètement pris, si faible devant elle, qu’en vain la prudence et la raison m’avertissaient de me soustraire à son empire, toujours elle m’y ramenait.

Sur ces entrefaites, je dus quitter Radchurch. On me donnait au War-Office un poste qui, pour être en sous-ordre, n’entraînait pas moins de grosses responsabilités. Naturellement, cela m’obligeait à habiter Londres. Le travail accaparait jusqu’à mes dimanches. Mais enfin je pus prendre quelques jours de congé. Ces quelques jours ont causé ma ruine : ils m’amènent aujourd’hui à cette place, pour m’y défendre contre un arrêt de mort et contre le déshonneur.

Il y a cinq milles environ de la station du chemin de fer à Radchurch. Miss Ena était venue à ma rencontre. C’était notre premier tête-à-tête depuis que je lui avais donné tout mon cœur, toute mon âme. Je passerai vite, messieurs. Je m’en tiendrai au fait. Je ne l’habillerai d’aucun commentaire. Ce fait, ce fait tout nu, c’est que, durant le trajet entre la gare et le village, je me laissai induire à l’indiscrétion la plus grave – mettons, si vous voulez, à l’action la plus inqualifiable – de ma vie : je livrai à une femme un secret, un secret d’une énorme importance, de nature à influer sur l’issue de la guerre et la destinée de plusieurs milliers d’hommes.

Cela se fit avant que j’en eusse conscience, avant que j’eusse saisi la manière dont la prompte intelligence de miss Ena groupait divers indices et assemblait les fils d’un raisonnement. Elle gémissait, elle pleurait presque sur ce que les armées alliées se laissaient arrêter par la ligne de fer allemande. Je lui remontrai qu’à vrai dire c’était notre ligne de fer qui arrêtait les Allemands, puisqu’ils étaient les envahisseurs.

— Mais la France, mais la Belgique ne s’en débarrasseront-elles jamais ? s’écria-t-elle. Allons-nous demeurer immobiles en face de nos tranchées ? Oh, Jack, Jack ! pour l’amour de Dieu, dites-moi quelque chose qui me rende un peu d’espérance. Il me semble parfois que mon cœur éclate. Parlez ! Dites-moi d’espérer ! Hélas ! folle que je suis ! Comment pourriez-vous savoir les projets de vos chefs, quand vous n’exercez au War-Office que des fonctions subalternes ?

— Je sais quand même bien des choses, répondis-je. Ne vous tourmentez pas. Il est certain que nous bougerons bientôt.

— Bientôt ? Pour certaines gens, cela peut signifier l’an prochain.

— Il ne s’agit pas de l’an prochain.

— Devrons-nous attendre encore un mois ?

— Moins que cela. »

Elle étreignit ma main dans la sienne.

« Quelle joie vous me donnez ! Dans quelle anxiété je vais vivre ! Supporterai-je sans en mourir une semaine d’attente ?

— Eh bien… peut-être n’attendrez-vous pas une semaine.

— Et dites-moi, poursuivit-elle de sa voix la plus caressante, dites-moi ceci encore, Jack, rien que ceci, et je ne vous ennuierai plus. Qui marchera ? nos braves soldats français ? ou vos splendides Tommies ? À qui l’honneur de l’avance ?

— Aux uns et aux autres.

— Je vois, s’exclama-t-elle. À la bonne heure ! L’attaque aura lieu au point où se joignent les lignes françaises et anglaises. Les deux armées s’élanceront ensemble dans une glorieuse ruée.

— Non, fis-je, pas ensemble.

— C’est ce que j’avais cru comprendre. Évidemment, les femmes n’entendent rien à ces sortes de questions, mais il m’avait semblé que vous parliez d’une avance combinée.

— Supposons que les Français avancent, par exemple, du côté de Verdun, et les Anglais du côté d’Ypres ; même si des centaines de milles les séparent, c’est toujours une avance combinée.

— J’y suis ! Ils avanceront aux deux extrémités de la ligne, afin que les Boches ne sachent pas de quel côté envoyer leurs réserves…

— C’est cela même : avance réelle du côté de Verdun, feinte vigoureuse du côté d’Ypres.

Soudain un soupçon m’effleura. Il me souvient que, brusquement, je m’écartai de miss Ena et que je la regardai dans le blanc des yeux.

— J’en ai trop dit ! m’écriai-je. Où donc avais-je la tête ?

Je la vis profondément froissée de mes paroles.

— Je m’arracherais la langue, Jack, plutôt que de répéter à aucun être humain ce que vous venez de me dire.

Elle mettait tant de chaleur dans sa protestation que mes craintes s’évanouirent. Nous n’étions pas encore à Radchurch que je n’y pensais plus, m’abandonnant avec elle à la joie du présent et à celle, plus grande encore, des projets d’avenir.

J’avais à faire une communication de service au colonel Worral, qui commandait un petit camp à Pedley-Woodrow. La course me prit deux heures. À mon retour, je m’enquis de miss Garnier. La femme de chambre m’apprit qu’elle était montée chez elle, après avoir chargé le groom d’amener sa motocyclette à la porte. Il me parut étrange qu’elle sortît sans moi quand ma visite devait être de si brève durée. Je me rendis, pour l’attendre, dans la petite salle d’étude, qui donnait sur le couloir du hall, et d’où je devais la voir forcément à son passage.

Il y avait dans l’embrasure de la fenêtre un secrétaire où elle avait coutume d’écrire. Je venais de m’y asseoir lorsque mes yeux rencontrèrent un nom tracé de sa grande écriture hardie. Bien que reproduit à l’envers sur une feuille du buvard, il se lisait sans peine. Ce nom, c’était « Hubert Vardin ». Apparemment il faisait partie de l’adresse d’une enveloppe, car au-dessous je distinguai les initiales S.W., qui désignent une circonscription postale de Londres ; mais je ne parvins pas à déchiffrer le nom de la rue.

Je compris alors pour la première fois qu’elle entretenait une correspondance avec l’homme dont j’avais aperçu le visage sur la photographie aux bords usés. Messieurs, je ne cherche pas ici à pallier ma conduite. Un transport de fureur me souleva. J’étendis les mains sur le meuble de bois. Je les fis littéralement voler en pièces. Et j’eus devant moi la lettre même, qu’elle avait pris la précaution de mettre sous clef pendant qu’elle s’apprêtait pour l’emporter. Je n’eus ni hésitation ni scrupule. Je déchirai l’enveloppe. Action déshonnête, direz-vous ! Mais dans le paroxysme de la jalousie un homme ne se connaît plus. Cette femme pour qui j’aurais tout sacrifié, ou elle m’était, ou elle ne m’était pas fidèle. Savoir, à tout prix je voulais savoir.

Je frémis de joie aux premiers mots que je lus. Je lui avais fait injure. « Cher Monsieur Vardin… » Ainsi débutait la lettre. Lettre d’affaires, rien de plus, c’était clair. J’allais la remettre en place et je déplorais mon manque de foi, quand un mot, presque au bout de la page, me frappa les yeux. Je fis un haut-le-corps, comme si j’avais senti le dard d’une vipère. Le mot en question était « Verdun ». Je regardai de nouveau : immédiatement au-dessous du mot « Verdun », il y avait le mot « Ypres ». Assis et cloué par l’horreur devant le secrétaire brisé, je lus toute la lettre, dont voici la traduction :

« MURREYFIELD HOUSE,

« RADCHURCH

« Cher Monsieur Vardin,

« Stringer m’a dit qu’il vous tenait suffisamment au courant. La brigade territoriale du Midland et l’artillerie lourde ont été momentanément envoyées vers la côte, près de Cromer. Il ne s’agit pas d’embarquement, mais de manœuvres.

« Et voici ma grande nouvelle. Elle me vient en droite ligne du War-Office. D’ici une semaine, il se produira du côté de Verdun une attaque violente, soutenue par une forte démonstration du côté d’Ypres. Ce seront des opérations à large envergure, et il faut que vous envoyiez à von Starmer, par le premier bateau, un messager hollandais. J’espère obtenir ce soir de mon informateur une date précise et quelques détails complémentaires, mais en attendant vous devez agir avec énergie.

« Je n’ose mettre ici ma lettre à la poste, vous savez ce que sont les receveurs des bureaux de village. Je la porte donc à Colchester, où Stringer la joindra à son rapport pour vous être remise en mains propres.

« Fidèlement vôtre,

« Sophia HEFFNER. »

Je fus d’abord comme frappé de la foudre ; puis une sorte de rage froide et concentrée succéda chez moi à la stupeur. Ainsi, cette femme était une Allemande et une espionne ! Je pensai à son hypocrisie, à sa trahison ; mais surtout, je pensai au danger de l’armée et du pays. Mon imprudente confiance n’allait-elle pas entraîner une défaite et la mort de milliers d’hommes ? Avec du jugement, de la décision, on pouvait encore prévenir cette éventualité redoutable. J’entendis le pas de la jeune femme dans l’escalier ; l’instant d’après, elle franchissait la porte. Elle tressaillit et le sang reflua de son visage quand elle me vit assis devant le secrétaire, sa lettre à la main.

— Comment, fit-elle en respirant avec force, comment avez-vous eu l’audace de briser mon secrétaire et de voler cette lettre ?

Je ne répondis pas. Je la dévisageai sans me lever, méditant sur ce que je devais faire. Tout à coup, elle bondit, voulant m’arracher le papier. Je la repoussai sur le sopha, où elle s’écroula ; puis je sonnai et je dis à la femme de chambre que j’avais besoin de voir à l’instant Mr. Murreyfield.

C’est un homme d’un certain âge et d’une grande bonté, qui avait traité cette femme comme sa propre fille. Ce que je lui racontai le pétrifia. Je ne pouvais lui montrer la lettre à cause du secret qu’elle contenait ; mais ce secret, je lui en fis comprendre la suprême importance.

— Que faire ? demanda-t-il. Comment jamais imaginer une aussi abominable machination ? Quel parti prendre ?

— Un seul. Il faut que cette femme soit arrêtée. Pouvez-vous vous assurer d’elle pendant que je vais à Pedley prévenir le colonel Worral, faire délivrer un mandat d’arrêt et chercher main-forte ?

— Nous pouvons l’enfermer dans sa chambre.

— Inutile de vous donner tant de mal, dit-elle. Je m’engage à ne pas bouger d’ici. Capitaine Fowler, gardez-vous d’aller trop vite en besogne. Vous avez prouvé que vous étiez capable de certains actes dont vous ne mesuriez pas les conséquences. Si l’on m’arrête, le monde entier saura que vous avez livré des secrets dont vous étiez le détenteur. Finie votre carrière, mon ami. Vous pouvez me punir sans doute ; mais vous-même…

— Je crois, dis-je à Murreyfield, que vous feriez mieux de la conduire dans sa chambre.

— Comme il vous plaira, dit-elle.

Là-dessus, elle nous suivit jusqu’à la porte.

Mais comme nous arrivions dans le hall, elle nous échappa tout d’un coup, franchit le seuil et s’élança vers l’entrée, où l’attendait sa motocyclette. Avant qu’elle fût en selle, nous l’avions saisie chacun par un bras. Elle se pencha et mordit Murreyfield à la main. Avec ses yeux qui lançaient des flammes, avec ses ongles qui égratignaient, on eût dit un chat sauvage aux abois. Ce n’est pas sans difficulté que nous parvînmes à la maîtriser. Nous la traînâmes, nous la portâmes presque jusqu’en haut de l’escalier ; nous la poussâmes dans sa chambre, et nous refermâmes la porte, qu’elle se mit à battre en poussant des cris aigus.

— La fenêtre est à quarante pieds du sol, me dit Murreyfield, en bandant sa main qui saignait. Je vais la surveiller en attendant votre retour. Je crois pouvoir vous répondre de la prisonnière.

— Vous devriez être armé, fis-je ; j’ai un revolver, prenez-le.

Je glissai dans l’arme deux cartouches, et la lui tendant :

— Nous ne saurions nous permettre aucune négligence. Savons-nous de quelles complicités elle dispose ?

— Inutile, répliqua Murreyfield. J’ai une canne, et le jardinier est à portée de voix. Allez vite chercher du renfort, je fais bonne garde.

Toutes précautions ainsi prises, à ce qu’il me semblait, je courus donner l’alarme. Il y a deux milles jusqu’à Pedley, et je n’y trouvai pas le colonel, ce qui occasionna un premier retard. Joignez les formalités à remplir : il me fallait la signature d’un magistrat, un policeman pour signifier le mandat d’arrêt, un piquet peur emmener la prisonnière. Dévoré d’angoisse et d’impatience, je repartis seul dès que j’eus l’assurance qu’on allait me suivre.

La route de Pedley-Woodrow débouche sur la grande route de Colchester, à un demi-mille du village de Radchurch. La nuit tombait, on ne voyait plus qu’à vingt ou trente yards devant soi. J’avais à peine dépassé l’embranchement quand j’entendis le teuf-teuf d’une motocyclette lancée à une furieuse allure, et qui n’avait pas de lanterne. Comme elle passait à la vitesse d’un éclair, je vis clairement la personne en selle. C’était elle, la femme que j’avais aimée. Sans chapeau, les cheveux au vent, blafarde dans le crépuscule, elle fuyait, semblable à l’une des Walkyries de sa terre natale. Déjà elle était loin, brûlant la route dans la direction de Colchester. J’entrevis à la seconde toutes les conséquences de son arrivée dans cette ville. Qu’elle réussît à joindre son agent, peu importait qu’ensuite on arrêtât l’un ou l’autre, il serait trop tard, les renseignements iraient à leur destination, la victoire des alliés, le sort d’un grand nombre de nos soldats pouvaient en dépendre. Je saisis mon revolver, je le déchargeai par deux fois sur la silhouette en fuite, qui n’était plus qu’une tache obscure dans le noir.

J’entendis un cri, le fracas d’une machine brisée, et tout redevint tranquille…

J’achève, messieurs. Vous savez le reste. Je me précipitai, et trouvai Sophia Heffner dans le fossé, morte, frappée par mes deux balles, dont l’une s’était logée dans la tête. J’étais encore debout près de son corps lorsque Murreyfield arriva, tout courant et tout essoufflé. Avec autant de courage que de souplesse, elle s’était, paraît-il, laissée glisser le long du mur en s’accrochant au lierre : il fallut le bruit de la motocyclette pour que Murreyfield se rendît compte de ce qui se passait. Tandis que je l’écoutais confusément me faire son récit, les soldats arrivèrent pour procéder à l’arrestation. Par une ironie du destin, c’est moi qu’ils arrêtèrent.

Devant la cour de police, on a soutenu que ma jalousie était la cause du crime. Je n’ai pas protesté, je n’ai pas invoqué de témoignage contraire, je désirais que cette opinion prévalût. L’heure de l’offensive française n’avait pas encore sonné, je ne pouvais me défendre sans produire la lettre révélatrice. Aujourd’hui l’offensive s’est faite, glorieusement faite, mes lèvres sont enfin descellées. Je confesse ma faute, ma grande faute ; mais ce n’est pas pour cette faute que vous me jugez, c’est pour un meurtre. Et je me serais cru le meurtrier de mes compatriotes si j’avais laissé passer cette femme.

Tels sont les faits, messieurs. Je remets mort avenir entre vos mains. Si vous m’acquittez, j’espère servir mon pays d’une telle manière que non seulement j’expie ma coupable indiscrétion, mais que j’en finisse avec les terribles souvenirs qui m’oppressent. Si vous me condamnez, je ferai face au châtiment, quel qu’il soit.