Que Joe Bell soit, et Sherlock Holmes fut !

Quand la série télé anglaise Murder Rooms fut adaptée pour le marché français, la société responsable m’a contacté pour résoudre une énigme : trouver un titre pour les spectateurs français ! Le héros était un professeur de médecine inconnu, Joseph Bell (interprété par le comédien Ian Richardson), secondé dans des enquêtes par un de ses étudiants, un dénommé Conan Doyle. On ne voyait jamais Sherlock Holmes tout au long des cinq téléfilms, et pourtant la série fut baptisée Les Mystères du véritable Sherlock Holmes, car cela était... élémentaire. 

La fiction prenait sa source dans une réalité : un professeur et son élève dans les dernières années de la décennie 1870, à la faculté de médecine d’Edimbourg. L’étudiant est une célébrité en devenir puisqu’il s’agit du futur père de Sherlock Holmes, l’écrivain Arthur Conan Doyle. Mais le héros de la série, c’est un de ses professeurs, un inconnu du grand public, le docteur Joseph Bell. 

Pourquoi ? Parce que « Sherlock Holmes », c’est lui, ce génial détective de la médecine qui allait servir de modèle à la création littéraire qui symbolise désormais les méthodes de l’investigation.

Alors, est-ce Dieu possible que la machine à penser de Baker Street puisse exister réellement, avoir son double humain ? Mieux ! N’être que la copie sur le papier d’un être de chair et de neurones ? By Jove! Un être humain pourrait-il rivaliser intellectuellement avec le compagnon du docteur Watson ? 

L’espoir renaît chez tous les lecteurs du Canon, l'intégrale des aventures de Sherlock Holmes. L’impossible éliminé, l’hypothèse la plus improbable devient donc la bonne : on peut être Sherlock Holmes, car Joe Bell le fut. S'ouvrent les portes de l’inespéré, de l’inconcevable, du rêve de tout lecteur des enquêtes de Sherlock Holmes : si Joe Bell l'a été, je peux l'être aussi ! Être un dieu de l’observation et de la déduction serait donc humainement envisageable, et pas une simple fiction signée Conan Doyle. 

Qui n’a pas rêvé de « faire son Sherlock » devant un inconnu en dévoilant, comme par miracle, tout ce qu’il ne vous a pas encore dit sur lui-même ? Mais quand on referme un livre des enquêtes de Sherlock Holmes, dépité de n'avoir pas su lire les indices comme le Maître, déçu de n'être qu'un docteur Watson qui voit mais n'observe pas, on se dit que c'était impossible, que dans la réalité, personne ne peut déduire autant de choses d'une simple et rapide observation. C'est pourtant la méthode que Joseph Bell a maintes fois utilisée devant ses étudiants. 

Dans son autobiographie, Conan Doyle nous cite un de ces exemples de déduction, quand le professeur Bell dévoile le passé militaire d'un patient à son auditoire avant même que l'homme n'ait ouvert la bouche. Un régal ! Quel exploit ! Quel coup de maître ! Mais sans doute un coup de chance aussi... 

Erreur ! Vous allez découvrir dans l'ouvrage de Ely M. Liebow que cette déduction n'était pas un exploit unique dû à la chance ou au hasard. Quantité de déductions holmésiennes sont enfin réunies dans un livre, et elles sont toutes signées Bell, un « Sherlock Holmes » bien réel.

Le « Jeu » des holmésiens, mis en forme par Christopher Morley pour la création, à New York en 1934, des Baker Street Irregulars, première société érudite dédiée au détective de Baker Street (et non à sir Arthur Conan Doyle !), dont Ely M. Liebow fut nommé membre en 1979, se pratique sur un principe fondateur : Sherlock Holmes a existé. Et depuis, on en discute dans le monde entier au sein de centaines de sociétés holmésiennes rassemblant des milliers de « Sherlock Holmes amateurs » ou d'amateurs de Sherlock Holmes, lors de symposiums, de conférences, de débats, dans des ouvrages, des journaux, des bulletins, et, depuis quelques années, sur des sites internet.

Ce que l'on ne pourra jamais discuter, c'est l'existence du professeur Bell. Sa biographie nous fait découvrir un médecin qui avait le génie de Sherlock Holmes. Les amateurs de médecine seront tout aussi ravis par cette lecture que les holmésiens, car Bell fait partie de l'Histoire de la médecine, quand il ne la crée pas tout simplement. Héritier d'une longue lignée de médecins, il apportera sa pierre à l'édifice des Bell grâce, en particulier, à ses méthodes qui ouvrent la voie à la médecine moderne, comme celles de Sherlock Holmes l'ont fait à la police scientifique. 

Avec Bell, on a donc un modèle pour Sherlock Holmes (c'est Conan Doyle lui-même qui le reconnaîtra), on a aussi un « Sherlock Holmes » plus vrai que l'original, et on a même, en une seule et même personne, le « détective Sherlock Holmes » et le « docteur Watson ». 

Tout holmésien rêve de rencontrer un homme comme lui. C'est un rêve que Ely M. Liebow nous permet aujourd'hui de réaliser.

 

The game's afoot!

 

Thierry Saint-Joanis,

président fondateur de la Société Sherlock Holmes de France,

membre des Baker Street Irregulars de New York (Monsieur Bertillon)